Cavafis, pourquoi ? - Poèmes traduits par François Sommaripas

Myris; Alexandrie en 340 après J.-C.

A l'annonce atroce de la mort de Myris
j'allais chez-lui malgré ma réticence
à me rendre chez les Chrétiens - et surtout
lors de leurs fêtes et de leurs deuils.

Je restais dans le corridor, m'étant aperçu
que j'étais importun;
déjà les proches du défunt étonnés,
posaient sur moi un regard hostile.

Ils l'avaient mis dans une grande pièce
dont je ne voyais qu'une partie,
pleine de tapis précieux
et d'objets ciselés d'or et d'argent.

J'étais en larmes dans mon coin.
Je me disais que, sans lui,
nos réunions et nos virées à la campagne
n'auraient plus de charme.
Je me disais que plus jamais,
je ne verrais son rire jaillir, son bonheur éclater,
pendant nos belles et impudiques nuits;
que plus jamais
je ne l'entendrai réciter des vers
avec son sens parfait du rythme grec.
Et je pensais que pour toujours
j'avais perdu sa beauté, j'avais perdu à jamais
celui que j'aimais passionnément.

Auprès de moi quelques vieilles femmes
parlaient du dernier jour de sa vie:
le nom du Christ à ses lèvres,
une croix entre ses mains.

Puis quatre prêtres chrétiens sont entrés
qui aussitôt se mirent à psalmodier, prières
et supplications ferventes à Jésus ou à Marie
(de leur religion je n'ai qu'une notion très vague).

Nous savions, bien sûr, que Myris était chrétien.
Nous l'avions su dès le premier moment,
lorsque, il y a deux ans, il fit partie de notre bande.
Mais il partageait pleinement notre vie
le plus adonné de nous tous aux plaisirs,
dilapidant sans compter son argent
dans les bordées nocturnes. Risquant sa réputation,
en s'engageant sans retenue dans les bagarres de rue
lorsqu'on tombait sur un clan hostile.
De sa religion,
il n'était jamais question. Une fois même,
nous lui avons dit qu'on l'amenait au temple de Sérapis.
Mais - maintenant je me souviens -
il parut vexé de cette plaisanterie.
Encore deux faits qui me viennent à l'esprit.
Un jour qu'à Poséidon nous faisions des offrandes
il s'est mis à l'écart, les yeux tournés ailleurs.
Puis, quand l'un de nous a déclaré pris d'un élan
"que toute notre compagnie bénéficie de la faveur
et la protection du très bel Apollon..." Myris a murmuré
(je fus seul à l'entendre) "hormis moi".

Les prêtres chrétiens priaient à haute voix
pour l'âme du jeune homme. Je remarquais
avec quel soin méticuleux, quel souci du cérémonial
ils préparaient les funérailles chrétiennes.
Et soudain je fus pris d'un sentiment bizarre
je sentis vaguement
que Myris s'éloignait de moi,
Chrétien il rejoignait les siens et que moi
je devenais un étranger - tout à fait étranger.
Et alors le doute me prit:
se pourrait-il que je me sois trompé,
que ma passion m'ait aveuglé et que toujours
je ne fus pour lui qu'un étranger?
Je me suis vite sauvé de l'horrible maison,
je suis parti en hâte redoutant
que la mémoire de Myris ne soit hantée,
défigurée par leur chrétienté.

1929 - 143

Traduction : François Sommaripas

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