Cavafis, pourquoi ? - Poèmes traduits par François Sommaripas

Oropherne

Celui dont le beau visage
aux traits fins, un soupçon de sourire aux lèvres,
est gravé sur la monnaie antique,
c'est Oropherne d'Ariarathe.

Enfant encore, ils l'ont éloigné de Cappadoce,
arraché du palais de ses ancêtres,
et envoyé grandir en Ionie,
se faire oublier parmi les étrangers.
O les merveilleuses nuits d'Ionie
oú sans retenue, de façon tout à fait grecque,
il a connu la pleine volupté.
Dans son cœur toujours un enfant d'Asie
mais un Hellène dans ses manières et son parler,
paré de turquoises, habillé à la grecque,
le corps parfumé de jasmin,
parmi les beaux jeunes hommes d'Ionie,
le plus beau lui, le plus parfait.

Puis, lorsque les Syriens, entrés en Cappadoce,
l'ont nommé roi, il s'est rué sur le trône,
pour cumuler les jouissances,
ramasser goulûment or et argent,
se délecter de sa puissance et s'enorgueillir
devant toutes ces richesses amoncelées.
Quant aux affaires du pays –
il n'en avait la moindre idée.

Les Cappadociens l'ont vite destitué;
il s'est retrouvé en Syrie, à s'amuser
et fainéanter dans le palais du roi Démétrios.

Un jour pourtant, dans son désoeuvrement
d'étranges idées lui vinrent à l'esprit;
il se souvint que par sa mère,
de la lignée d'Antiochos
et de cette ancienne Stratonique,
il tenait aussi de la couronne de Syrie
et qu'il était presque un Séleucide.
C'est alors que, pour un moment,
il oublia plaisirs et ivresses
et, malhabile, l'esprit confus,
il essaya de fomenter quelque intrigue,
dresser un plan, agir enfin.

Il échoua lamentablement et fut anéanti.
Sa fin fut peut-être consignée quelque part
puis perdue; il se peut que l'Histoire a dédaigné
- avec raison - de noter un fait si peu important.

Ce visage qui sur la pièce de quatre drachmes
nous a laissé la grâce de sa jeunesse,
la clarté de sa beauté,
le souvenir poétique d'un garçon de l'Ionie,
est le visage d'Oropherne d'Ariarathe.

1915 - 50

Traduction : François Sommaripas

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